Entretien avec le Représentant du Bureau sous-régional de la FAO pour l’Afrique Centrale, Représentation du Gabon

Un volume de financement de l’ordre de 1,5 million de dollars US pour le Gabon

L’un des défis pour le Gabon est donc d’accroître le niveau des investissements publics et attirer les investisseurs privés tant nationaux qu’étrangers pour la diversification des activités en cette période de difficile conjoncture économique. Pour illustration, l’objectif de développement agricole pour la réduction de la pauvreté au Gabon requiert une dépense totale de 305 milliards de francs CFA au cours de la période 2011-2020.

Economie Gabon+ : En marge de la 29e session de la Conférence Régionale Africaine de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation  (FAO), qui s’est tenue en avril dernier à Abidjan, le directeur général de la FAO, M. José Graziano da Silva, s’est entretenu avec le ministre d’Etat, ministre de l’Agriculture, M. Mathieu Mboumba Nziengui, sur la coopération entre la FAO et le Gabon. Quels enseignements, M. le Représentant, pouvez-vous tirer de la 29e session de la Conférence Régionale Africaine de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation ? Présentez-nous les différents compartiments de vos actions au Gabon ? 

Représentant du Bureau sous-régional de la FAO : Lors de la Conférence Régionale de la FAO pour l’Afrique (CRA), le rapport relatif aux résultats et aux priorités de la FAO en Afrique, présentant les réalisations durant l’exercice 2014-2015, les propositions pour 2016-2017 et les périodes suivantes, a été examiné. Les participants ont formulé des recommandations qui vont guider nos actions dans les années à venir en lien avec nos objectifs stratégiques et ceux du développement durable (ODD) adoptés par la communauté internationale pour l’horizon 2025.

Les idées-forces que l’on peut retenir de la 29e session de la CRA concernent le renforcement des partenariats avec les États membres, en collaboration avec des institutions sous-régionales, régionales et internationales, en fournissant des avis sur les politiques, en contribuant au renforcement des capacités et en s’appuyant sur ses travaux normatifs, d’une part, et, d’autre part, la nécessité de prêter un appui accru aux pays dans les domaines importants que sont l’accès aux marchés et les systèmes agroalimentaires, la gestion durable et la gouvernance des ressources naturelles, et le renforcement de la résilience en vue d’une gestion efficace des risques.

En ce qui concerne plus spécifiquement l’intervention de la FAO au Gabon, celle-ci est déjà riche et diversifiée puisque nous intervenons au niveau des politiques publiques à travers l’appui au processus du Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture en Afrique (PDDA), en lien avec l’Union Africaine ; dans les secteurs de production tels que l’agriculture, l’élevage, les pêches, de la gestion des ressources forestières, de la gouvernance foncière, de la qualité sanitaire des aliments et de la nutrition. Le portefeuille des projets en cours comporte aujourd’hui une dizaine d’appuis  nationaux pour un volume de financement de l’ordre de 1,5 million de dollars US, auquel s’ajoutent 5 initiatives sous-régionales qui concernent également le Gabon et dont le montant total de financement s’élève, lui, à près de 10 millions de dollars US. Nul doute que notre champ d’action va s’intensifier à l’avenir, dans le cadre des recommandations fixées par la Conférence Régionale pour l’Afrique et en lien avec les priorités qui sont conjointement définies entre le Gabon et la FAO.

L’appui au développement de l’agriculture et à la lutte contre l’insécurité alimentaire renforcés

Economie Gabon+: Le ministre d’Etat, ministre de l’Agriculture, a confirmé l’engagement du Gabon à collaborer avec la FAO pour assurer le succès de ses initiatives pour l’Afrique. La FAO, quant à elle, a fait part de sa volonté de fusionner les bureaux sous-régionaux d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Quand ces fusions seront-elles effectives et où sera logé ce Bureau ? 

La FAO est engagée dans un processus de décentralisation dont l’objectif est de mettre à disposition l’assistance technique de l’Organisation au plus près de ces Etats membres. Cette réorganisation nécessite une structure plus décentralisée, un système de gestion favorisant davantage la délégation de pouvoirs et un environnement propice à la créativité et à la prise d’initiatives.

Dans ce schéma de réorganisation, les Bureaux sous-régionaux travaillent en étroite collaboration avec les Bureaux régionaux en ayant la charge de la planification générale des activités de la FAO dans chacune des sous-régions. Guidés et soutenus par les Bureaux régionaux, ils offrent une approche multidisciplinaire des programmes, identifient les domaines d’action prioritaires dans la sous-région, mettent en œuvre les programmes approuvés, assurent le suivi de la mise en œuvre des programmes et signalent tout problème ou faiblesse.

Plusieurs options étaient proposées sur le réseau décentralisé des Bureaux de la FAO en Afrique lors de la dernière Conférence Régionale (CRA), dont en effet le regroupement  des Bureaux d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale. L’option qui a été retenue est d’avoir deux Bureaux sous-régionaux distincts, l’un pour l’Afrique de l’Ouest qui pourrait être basé au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, pays qui se sont déclarés candidats pour accueillir le Bureau sous-régional ouest-africain, et de maintenir à Libreville le Bureau sous-régional pour l’Afrique Centrale, compte tenu de l’engagement pris par le gouvernement gabonais de continuer d’assurer ses engagements contenus dans l’accord de siège établissant le Bureau de Libreville en 2007.

Par ailleurs, le Bureau sous-régional de la FAO pour l’Afrique Centrale dispose aujourd’hui d’une équipe multidisciplinaire renforcée, qui intervient dans les domaines diversifiés que sont ceux de la protection et de la production des végétaux, les politiques agricoles, l’élevage, la pêche, les forêts, les terres et les eaux ainsi que la nutrition. A cet égard, l’appui de notre organisation au développement de l’agriculture et à la lutte contre l’insécurité alimentaire s’en trouve renforcé.

Une dépense totale de 305 milliards de francs CFA pour développer l’agriculture et réduire la pauvreté au Gabon

Economie Gabon+: La crise actuelle due à la baisse du cours du baril représente une occasion de mettre l’accent sur la diversification des économies. Que pensez-vous de cette opportunité pour le Gabon de s’engager dans le développement d’autres secteurs comme l’élevage, l’agriculture et l’agrobusiness ?

La conjoncture économique actuelle constitue une occasion de diversifier les activités et poussera assurément les pays affectés à sortir de la dépendance vis-à-vis du pétrole et de l’industrie extractive. L’un des défis pour le Gabon est donc d’accroître le niveau des investissements publics et d’attirer les investisseurs privés tant nationaux qu’étrangers pour la diversification de l’économie. Pour illustration, l’objectif de développement agricole pour la réduction de la pauvreté au Gabon requiert une dépense totale de 305 milliards de francs CFA au cours de la période 2011-2020.

Ces dépenses passeraient de 26,6 milliards en 2011 à 34,7 milliards en 2020. Si le niveau des dépenses d’investissement public agricole de 10,7 milliards prévu en 2013 persistait jusqu’en 2020, les dépenses additionnelles à combler pour l’atteinte des objectifs de croissance agricole et de réduction de la pauvreté seraient compris entre 160 et 179 milliards de francs CFA.

C’est pour de tels efforts d’investissements publics et privés que plaide la FAO en fournissant de l’assistance technique pour la fourniture d’outils d’analyse et d’aides à la décision, ainsi que pour la formulation de programmes d’investissement adaptés. Dans le même ordre, la FAO poursuit son engagement à accompagner le gouvernement dans l’opérationnalisation de la feuille de route du Gabon dans le cadre de la mise en œuvre du Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture en Afrique (PDDAA).

Moderniser l’agriculture africaine pour la rendre plus durable et plus productive est également un défi auquel sont confrontés les Etats africains. L’introduction de la mécanisation agricole a montré que l’on peut obtenir un meilleur rendement, notamment en utilisant la petite et la moyenne mécanisation.

La FAO, en collaboration avec le ministère de l’Agriculture, a exécuté un projet d’intensification vivrière à travers la mécanisation agricole à Lébamba. En privilégiant l’approche Champs Ecoles Paysans (CEP), les populations regroupées en coopératives agricoles ont été formées sur les approches de l’agriculture durable, notamment à travers l’apprentissage de nouveaux itinéraires de culture. De plus, par l’utilisation des outils de mécanisation agricole, la pénibilité de leur travail est réduite et leur rendement est augmenté. La protection sociale des agriculteurs n’est pas en reste. Avec le processus de légalisation des coopératives agricoles et les formations qui leur sont dispensées, leur production et leurs revenus augmentent, ce qui leur donne accès à des possibilités d’épargne et de crédit, notamment avec la microfinance.

Au niveau agricole, il est impérieux de mettre également l’accent sur la création de chaînes de valeur. En prenant l’exemple du manioc, nous constatons qu’entre le tubercule, traditionnellement produit et consommé, et la farine de manioc pouvant être utilisée pour la panification, il y a plusieurs étapes de transformation qui permettent de donner de la valeur ajoutée.

Plusieurs pays africains ont investi dans la transformation, à l’instar de la Côte d’Ivoire où le cacao, pour ne citer que cette culture, peut être transformé localement. Entre la cabosse et le chocolat, la valeur du produit transformé serait dix fois supérieure à celle de la matière première. C’est vers ce type de modèle que le Gabon peut tendre, comme cela a d’ailleurs pu être mis en pratique dans la filière bois avec la première valorisation des grumes.

Une boîte à outils pour gérer les conflits homme-faune

Economie Gabon+: Les populations vivant dans les zones rurales et travaillant dans le secteur de l’agriculture sont confrontées à la déprédation de leurs cultures par les éléphants. Cela crée ce que l’on appelle communément les conflits homme/faune (CHF). Quelles solutions votre organisation propose-t-elle pour atténuer voire résoudre ces conflits ?

Les conflits homme-faune (CFH) sont effectivement des problèmes persistants et complexes couvrant des dimensions humaines, techniques, juridiques, financières et institutionnelles.

La FAO est l’une des principales organisations à accompagner les pays de la sous-région dans l’identification et la mise en œuvre de solutions durables pour répondre à ce problème. Depuis plusieurs années, nous travaillons sur cette thématique à différents niveaux : au niveau politique, pour avoir des stratégies nationales voire régionales pour gérer ces conflits homme-faune ; et au niveau pratique, pour proposer des solutions aux populations locales. A ce titre, une boîte à outils (BaO) pour gérer ces conflits homme-faune a récemment été publiée par la FAO et le CIRAD qui propose 45 solutions pour gérer lesdits conflits, classés en 4 groupes : prévenir les conflits, barrer l’accès à la faune sauvage, repousser la faune sauvage et retirer la faune sauvage.

La boîte à outils comporte également un cahier faune qui, en donnant des bases sur le comportement des principales espèces à l’origine des conflits, donne aux populations locales les connaissances de base nécessaires pour identifier les facteurs de risque et essayer de les diminuer, car essayer de prévenir ces conflits est prioritairement le but recherché. Au-delà des aspects techniques, la FAO a élaboré un cahier thématique sur des aspects plus organisationnels afin de permettre aux communautés locales d’élaborer et de mettre en œuvre des plans d’actions communautaires pour gérer les CHF.

Certains outils innovants font encore l’objet de recherches et d’amélioration continue, et sont en train d’être testés sur le terrain. Parmi ces outils figure le propulseur à piment fabriqué en bois, qui donne des résultats très encourageants.

Ainsi, en décembre 2015, à la demande du ministère en charge de la faune, la FAO a organisé un atelier de formation à l’endroit de onze apprenants du Centre de Formation et de Perfectionnement Professionnel de Nkembo (CFPPN), pour la fabrication d’un propulseur automatique de balles à piment. Ce transfert de technologie devrait permettre une appropriation locale de cet outil dissuasif, qui repousse les éléphants, mais également une reproduction à l’échelle de tout le pays voire de la sous-région.

« Les aliments impropres à la consommation sont responsables d’environ deux millions de décès par an, principalement parmi les nourrissons, les jeunes enfants, les femmes enceintes, les personnes âgées… »

Economie Gabon+: Quelles sont les perspectives de la coopération entre la FAO et le Gabon ?

Notre intervention auprès de nos Etats membres s’inscrit dans le cadre d’un partenariat conjointement défini et matérialisé dans un document qui est le Cadre de Programmation Pays (CPP), qui identifie les grands domaines prioritaires nationaux, la contribution de la FAO à ces priorités et les résultats attendus, ainsi que les mécanismes de mise en œuvre, de suivi et de reportage. Le CPP actuel avait été défini pour la période 2013-2016, et nous allons donc très prochainement engager un processus de révision pour redéfinir nos domaines clefs de coopération pour la période 2017-2020. Aussi, dans le cadre conjoint du système des Nations Unies (SNU) au Gabon, des initiatives sont nombreuses et se construisent autour du « Unis dans l’Action » (Delivering as One en anglais).

Pour une meilleure lisibilité des résultats du SNU dans le pays, des efforts sont consentis pour le développement des programmes conjoints offrant des plateformes groupées de dialogues avec le gouvernement. Par ailleurs, la réécriture du Cadre de Programmation de l’Assistance des Nations Unies (UNDAF) au Gabon pour l’intégration de l’année d’extension (2017) a pris en considération cette dimension d’intervention commune. La revue des indicateurs et des produits qui a été faite devrait conduire à une meilleure cohérence de l’ensemble des efforts des agences du SNU en faveur de la réduction de la pauvreté dans le pays.

Economie Gabon+ : Souhaiteriez-vous aborder ou mettre un accent particulier sur un sujet sur lequel je ne vous ai pas posé de question ?

Les questions de sécurité sanitaire des aliments sont également au cœur de nos préoccupations. En effet, les aliments impropres à la consommation sont responsables d’environ deux millions de décès par an, principalement parmi les nourrissons, les jeunes enfants, les femmes enceintes, les personnes âgées et celles porteuses d’une maladie sous-jacente. Dans cette optique, la FAO met en œuvre, depuis août 2015, un projet d’appui à l’amélioration des capacités de gestion des risques sanitaires des aliments par l’Agence Gabonaise de Sécurité Alimentaire (AGASA). Cette année plusieurs séances de formation, notamment sur l’inspection et le contrôle des aliments, ont été organisées à l’endroit des équipes de cette Agence, incluant le personnel travaillant dans les différentes provinces du Gabon.

Nous appuyons également les politiques nationales en matière de nutrition. Il est important de mettre l’accent sur la nutrition en tant que domaine transversal, car elle touche plusieurs secteurs, notamment la santé, l’agriculture, l’élevage et la pêche. En 2016, nous avons lancé un projet d’élaboration et de révision des politiques nationales de sécurité alimentaire et nutritionnelle, qui vise à appuyer quatre pays de la sous-région (y compris le Gabon), dans la mise en œuvre de politiques cohérentes et d’initiatives mieux coordonnées dans les secteurs concernés par la nutrition.

Dans le cadre de la diversification de l’économie gabonaise, un accent particulier peut être mis sur la production et la valorisation des Produits Forestiers Non Ligneux (PFNL) qui représentent un enjeu socio-économique de taille en Afrique Centrale en général et au Gabon en particulier. En Afrique Centrale, quatre PFNL, à savoir le miel, le nkumou (Gnetum spp.), les atangas (Dacryodes edulis) et les Prunus africana procurent un chiffre d’affaires annuel estimé à 45 millions de dollars américains. Ceci constitue une piste à suivre et à développer, notamment dans la création d’emplois et de richesses nationales.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour la gestion des ressources naturelles sont progressivement introduites en Afrique. Au niveau de la sous-région d’Afrique Centrale, la FAO soutient et teste l’utilisation de téléphones/tablettes androïde et d’application numérique Open source pour obtenir des statistiques et des données relatives à la gestion de la viande de brousse, aux conflits homme-faune et aux pêches. Dans cette optique, plusieurs phases d’expérimentation ont été conduites  dans les huit pays de la sous-région couverts par notre Bureau. Ces initiatives offrent des perspectives très prometteuses pour renforcer les dispositifs de collecte des statistiques nécessaires à l’appui aux politiques publiques agricoles.

Par Dr Neltoh