Pour éviter la crise, les entreprises d’Asie devront produire des « biens publics »

La façon dont les Chinois expriment le mot « crise » (weiji), n’est plus inconnue : crise = danger + opportunité. Dans une Asie en folle expansion, l’idéogramme prendra tout son sens pour les entreprises appelées à participer à la production de biens dits « publics ».

Les chiffres sont faramineux. La Chine entend développer 19 nœuds urbains (« city clusters ») qui regrouperont 95 % de la production industrielle et 80 % de l’économie sur un quart du territoire. Elle doublera son réseau de train à grande vitesse, déjà le plus grand du monde avec 20 000 kilomètres. Le consultant Nielsen décrit, dans un rapport récent, la future croissance des villes petites et moyennes de l’ASEAN, certaines villes étant appelées à croître de 50 %. Bloomberg fait état, dans plusieurs articles (ici et là), de la croissance du marché aérien : aéroports, pistes d’atterrissage gagnées sur la mer, avions à acheter, et jusqu’à un demi-million de pilotes à recruter pour faire face à l’envolée du trafic et « l’exportation » de touristes asiatiques vers le reste du monde.

En 2050, l’ASEAN devrait compter près de 800 millions d’habitants. A ajouter aux 3 milliards de la Chine et de l’Asie du Sud auxquels les 10 pays du bloc régional seront reliés par un réseau d’infrastructures multiples dont la construction ne fait que commencer. Et puis, il y a les chiffres de la « Route de la Soie » (Belt and Road Initiative), qui rattachera au cœur du monde sa nouvelle périphérie : Union européenne, Russie, pays nordiques, et même l’Afrique (2 milliards d’habitants en 2050) – cette Afrique où, comme dans certains pays d’Asie (lq Birmanie par exemple), seul un tiers de la population a accès à l’électricité.

« Pour être un atout, la croissance démographique devra être accompagnée d’une fulgurante création d’emplois »

Une telle transformation du poids relatif des régions du monde sera accompagnée d’énormes risques transnationaux. L’urbanisation forcée pourrait conduire à des crises environnementales, sociales ou à des crises migratoires. Elle posera la question de la sécurité alimentaire, alors que la production agricole, halieutique et d’autres produits de base est la plus dépendante du travail forcé, maintenant appelé « esclavage moderne ». Pour être un atout, la croissance démographique devra être accompagnée d’une fulgurante création d’emplois, qui pose à son tour la question de l’accès à l’éducation d’une masse de jeunes, et la question de la place des femmes dans des sociétés traditionnelles ou conservatrices. Le changement climatique est déjà assorti de son aréopage de problématiques : montée et acidification des océans, émissions de CO2, smog, transition énergétique, sauvegarde de la biodiversité restante, gestion de la forêt, accès à l’eau et partage des eaux douces en Asie. Mondialisation et intérêts géoéconomiques sont aussi une menace pour le patrimoine tant culturel (traditions, langues, artisanats) que physique (naturels et architecturaux), de même que le sera le tourisme de classes moyennes en pleine expansion. La santé, enfin, est, dans un monde connecté, un bien transnational : il n’est pas difficile d’anticiper les conséquences pour la croissance mondiale que pourrait avoir une épidémie qui se déclarerait dans une mégalopole de 100 millions d’habitants.

Il sera impossible de traverser ce siècle pacifiquement sans organiser la production de biens publics. C’est bien la raison pour laquelle la France tenait tant à négocier l’Accord de Paris sur son sol et pourquoi France et Allemagne se disputent la gouvernance du climat. Les économistes définissent un bien public (« public good ») comme non-rival et non-excluable : je ne peux priver mon voisin d’accès à ce bien et ma consommation ne diminue pas la sienne.

L’entreprise, même aujourd’hui la PME, est par définition globale

La liste des arguments qui placent les entreprises au cœur de la production de ces biens est longue. Les États sont limités à la fois par leur périmètre et leurs ressources : leurs prérogatives étant par définition nationales, ils sont partiellement amputés lorsqu’il s’agit de produire des biens transnationaux. De plus, ils manquent de ressources financières et humaines (talent scientifique, technique et créatif). L’entreprise, même aujourd’hui la PME, est par définition globale. Elle est une machine à innover et si elle ne l’est pas, ses jours sont comptés. Elle a bien évidemment intérêt à structurer son environnement, puisque c’est dans cet environnement qu’elle recrute, produit et crée de la richesse interne. Elle doit se conformer aux réglementations des États, principales courroies de transmission de la volonté politique en matière de risque transnational.

Pour l’entreprise française, cela veut dire trois niveaux de réglementation : national, européen et international (conventions onusiennes, de l’OCDE, ou autres que la France a adoptées et transférées au droit français). Après l’environnement et la transparence financière, le domaine des droits humains, et en particulier la lutte contre l’esclavage moderne, est en plein développement sous l’effet des crises migratoires et des retombées humaines de guerres civiles conduisant à la multiplication des États faillis ou quasi-faillis. Ce sujet est particulièrement pertinent en Asie, où diverses filières (alimentaire, textile, bois) sont liées au travail forcé. Un article récent décrivait la présence de produits de la mer préparés en Chine par des travailleurs nord-coréens dans la filière alimentaire américaine.

« La recette de l’action sociétale n’est pas forcément compliquée, mais elle peut être chronophage »

Enfin, l’entreprise « savante » transforme le risque en opportunité. C’est-à-dire qu’elle crée de nouveaux produits et pénètre de nouveaux marchés fondés sur des solutions aux problèmes sociaux et/ou transnationaux, moyen supplémentaire de battre ses concurrents sur les terres à conquérir.

La nécessité de collaborer à des actions multipartites avec les États et la société civile peut être placée sous la rubrique de responsabilité sociétale ou d’action citoyenne, mais elle n’est rien d’autre qu’une adaptation à la réalité politique du XXIe siècle par une entreprise qui était déjà diplomate avant que l’État moderne n’existe. La recette de l’action sociétale n’est pas forcément compliquée, mais elle peut être chronophage.

Source :  asialyst.com